Dany Laferrière et le bon usage de l’ennui

Dany Laferrière sur le goût de l'ennui, la liberté et les obstacles qui ont parsemé son propre parcours.

Dany Laferrière s’est vu décerner un doctorat honorifique par la Faculté des Arts de l’Université McGill lors de la cérémonie de remise des diplômes du 4 juin dernier. L’article qui suit consigne quelques-unes des idées de ce grand écrivain, recueillies à travers son allocution du 4 juin ainsi qu’une entrevue exclusive accordée à la Faculté des Arts de McGill avant la réception de son doctorat honorifique.

Éloge de la lenteur

Le matin du 4 juin dernier, la cohorte de finissant.e.s. de la Faculté des Arts attend avec impatience le début de la cérémonie de convocation. Alors que ce moment tant attendu est sur le point de se concrétiser, les étudiant.e.s doivent attendre encore un peu leur diplôme… C’est qu’un gros orage cause une panne d’électricité générale. Face à cette situation incontrôlable, la foule (s’im)patiente dans la tente, sous une pluie battante, sans savoir quand tout sera réglé et quand la cérémonie pourra procéder.

Quelques heures plus tard et le courant rétablit, Dany Laferrière, écrivain, intellectuel et grand brouilleur de catégorie, reçoit son diplôme honorifique et prend la parole devant l’assemblée. Toujours sensible à ce qui se déroule autour de lui et « obsédé par le présent de l’indicatif »[1], M. Laferrière débute avec quelques mots sur les événements de la journée ; des remarques préparées sur le vif, durant cette période d’attente et de dérèglement. Dans son style unique mêlant humour et profondeur, il souligne l’importance de ce genre de situation où l’on se pose des questions « extrêmement graves », comme « que faire lorsqu’on ne peut pas faire ce qu’on a envie de faire? ». M. Laferrière amorce ainsi son allocution autour des thèmes de l’attente et du désir :

Ce moment qui nous tient immobiles, qui nous empêche de courir à nos activités et à nos projets, est un moment important dans cette époque où tout nous pousse à la vitesse, contre un mur qui nous attend de l’autre côté, calme, tranquille et immobile. 

Auteur d’une trentaine de livres à dimension fortement autobiographique, Dany Laferrière est devenu un écrivain rock star, reconnu partout à travers la planète. Lorsqu’on l’interroge à savoir s’il considère avoir fait de sa vie une œuvre d’art, il répond sans hésiter :

Oui, parce que j’ai beaucoup écrit. Et pour faire un livre, ça prend du temps et une certaine concentration. Trente livres, c’est beaucoup, si j’ai passé trente-quarante ans sur la question et dans ma chambre d’écriture, c’est assez pour que mon sang tourne en encre. C’est un truc quotidien, disons que c’est la chose que j’ai faite le plus souvent dans ma vie. Toute cette vie quotidienne, ordinaire est rentrée dans la fiction, au point où je ne fais plus la différence. 

Dany LaferrièreDany Laferrière s’est vu décerner un doctorat honorifique par l’Université McGill lors de la cérémonie de remise des diplômes du 4 juin dernier.C’est aussi son amour de la lenteur qui semble avoir attiré Dany Laferrière à l’Académie française. Nous rappelant que chaque édition du dictionnaire de l’Académie prend trente-cinq à quarante ans à produire, M. Laferrière affirme avec un sourire : « L’Académie n’est pas pressée ». Bien que son œuvre s’engage dans la communauté par une représentation extrêmement contemporaine de l’univers social et de la ville qui l’entoure, que ce soit Montréal, Port-au-Prince ou Paris, M. Laferrière affirme s’intéresser avant tout à la littérature et ne pas aimer réfléchir poussé par l’événement, l'actualité. Sur la question de l’écriture inclusive qu’a condamnée l’Académie française, M. Laferrière admet candidement : « Moi, ça va me prendre cinq ans avant que j’aie quelque chose à dire. Je ne réfléchis pas parce que les journaux en parlent beaucoup. »  

L’auteur de L’art presque perdu de ne rien faire s’inquiète de voir comment notre quête incessante de nouveauté et notre dépendance aux nouvelles technologies électroniques nous ont fait perdre le goût de l’ennui. « On oublie parfois qu’avant cette explosion technologique, qui a remplacé notre main par un appareil, l’ennui était parfois un doux compagnon qui pouvait se changer en nostalgie. » D’ailleurs, M. Laferrière s’est déclaré défenseur de la main lors d’une entrevue à Tout le monde en parle portant sur son dernier livre, Autoportrait de Paris avec chat, entièrement écrit et dessiné de sa main. 

La main à une mémoire que l’ordinateur n’a pas. La mémoire de tout ce qu’elle a touché, la main qui a caressé la peau d’un enfant, la main qui a caressé l’écorce d’un arbre, qui a connu le froid, la glace pour la première fois, le chaud…la main qui serré tant de mains, la main qui a aimé, la main qui a refusé de tendre la main à ceux que nous méprisons. La main a vécu. On l’a oublié. C’est le premier outil de l’homme qui nous a servi depuis quinze mille ans. 

En conclusion de son discours, M. Laferrière constate que « [c]e n’est pas l’ennui qui est le problème, mais tout ce qu’on est prêt à faire pour l’éviter ». Il nous invite ainsi à être patient.e.s et sensibles envers les personnes et les choses qui nous entoure. Alors qu’ils et elles entrent dans une nouvelle phase de leur vie, les diplômé.e.s de la Faculté des Arts de 2018 peuvent s’inspirer des paroles, mais également de l’incroyable parcours que représente la vie et la carrière de M. Laferrière.

Éloge de la liberté

L’œuvre de Dany Laferrière s’inscrit sous le signe de la liberté. On a qu’à penser à la liberté formelle que prend son dernier livre, à la volonté de se définir librement qui l’a poussé à déconstruire des stéréotypes et à refuser les étiquettes, ou encore à sa volonté de pouvoir vivre comme il l’entend (et vivre point) qui l’a poussé à quitter son pays sous la dictature. Lorsqu’on lui demande comment il conçoit la liberté et quelle importance elle revêt pour lui, M. Laferrière répond :

Je ne conçois pas la liberté, je la vis. Et pour moi, c’est une chose extrêmement simple. J’ai remarqué : moins on pense à la liberté, plus on est libre. Et si je pense à conquérir cette liberté, c’est parce qu’il y a des obstacles qui l’empêchent. Un enfant qui se lève et va se baigner à la rivière, c’est une chose naturelle et simple, mais si on lui interdit, il doit chercher des subterfuges pour y aller malgré tout. Et le fait qu’il tente de traverser, d’éviter les obstacles pour y aller, on dit qu’il veut se libérer, mais en fait naturellement il aurait dû être libre d'y aller.

Dans son œuvre, M. Laferrière témoigne de la suite d’obstacles qui ont parsemé son propre parcours, entravant son idéal d’insouciance, et le forçant à développer des stratégies de libération qui ont largement dépendu du contexte social mouvant dans lequel il a évolué.

On me demande souvent : est-ce que j’aurais écrit la même chose si j’étais resté en Haïti? Je ne pense pas. Parce que précisément, il y avait une prison de la dictature en Haïti qui m’a fait écrire Le cri des oiseaux fous. Cette prison, j’ai essayé d’en sortir en prenant des libertés par rapport aux règles de la dictature.

Après avoir quitté la dictature, M. Laferrière arrive en Amérique du Nord et est confronté à de nouvelles contraintes qui limitent sa liberté. En entrevue avec nous, il témoigne de son expérience du racisme.

Quand je suis arrivé en Amérique du Nord, d’autres prisons se sont présentées. Dont celle du racisme, au tout début. Le racisme n’a aucune différence avec le mépris social. La différence simplement c’est qu’on vous perçoit plus rapidement, on se fait identifier de loin comme n’étant pas légitime. Mais tout le monde subit cet appétit du pouvoir, ce goût de la domination. La vraie question c’est la question de classe et non la question de race. Donc j’ai développé des réflexes par rapport à cette nouvelle prison, et quand je suis sorti de cette identification d’illégitimité et que j’ai conquis une autre légitimité en devenant un écrivain connu, il y avait un autre obstacle ; celui de l’assignation à résidence.

La prochaine limitation que rencontre M. Laferrière est donc celle d’une catégorisation qui réduit l’écrivain à ses origines géographiques.

Vous êtes de telle origine donc vous êtes toujours un écrivain haïtien ou caribéen. Et là, c’est un autre combat, identitaire, qui est complètement diffèrent de mes combats en Haïti. Ce combat de dire je suis un écrivain tout court, qui ressemble au combat de la femme, de dire je suis un être humain tout court, qui ne devrait pas avoir moins de droits qu’un autre, c’est un combat occidental dans mon cas.

Chez M. Laferrière, plutôt que quelque chose d’acquis que l’on pourrait nous enlever d’un coup, la liberté se vit comme une longue suite d’obstacles à déjouer, sachant qu’à chaque embuche surmonter, une autre nous attend au détour. Sachant surtout que suivre ce chemin ardu et sinueux vers un idéal où l’on n’aurait plus à penser à notre liberté est notre seul moyen d’avancer. Pour se faire, la littérature demeure pour M. Laferrière un outil précieux, puisqu’il la perçoit comme un espace de liberté totale, que seuls les mots du livre, l’imaginaire qu’il déploie, peuvent engendrer.


À Propos de l'auteur

Anaïs Clerq

Anaïs Clercq a étudié au département de langue et littérature françaises de l'Université McGill. Ses recherches portent sur la littérature contemporaine et l'autofiction. Sa plus récente publication s'intitule "Autofiction et postmodernité : la voix/e d'une subjectivité insaisissable chez Dany Laferrière et Vickie Gendreau".


[1] Les citations entre guillemets sans note de bas de page qui suivent sont tirées du discours de Dany Laferrière à l’Université McGill le 4 juin 2018 ou de l’entrevue accordée à la Faculté des Arts.