De la ferme (urbaine) à l’assiette

Un projet étudiant débouche sur un rôle de gestionnaire dans une entreprise d’agriculture urbaine

C’est pendant ses études de premier cycle à la Faculté de gestion Desautels que Thibault Sorret, titulaire d’un baccalauréat (2018) en commerce spécialisé en entrepreneuriat et en gestion de la durabilité, a commencé à s’intéresser à l’hydroponie.

Dans le cadre d’un projet étudiant sur l’agriculture durable, il a entendu parler de l’entreprise Les Fermes Lufa, spécialisée en agriculture urbaine. Cofondée par Lauren Rathmell, également diplômée de McGill, la compagnie cultive des légumes, des fruits et d’autres végétaux sans pesticides dans trois serres gigantesques perchées sur des toits d’entrepôts ou d’immeubles de bureaux de la région montréalaise.

Chaque semaine, l’entreprise livre ses paniers de produits frais cultivés de façon durable à une multitude de points de cueillette de la région de Montréal – pharmacies, cafés, centres communautaires et YMCA, notamment – pour satisfaire ses quelque 17 000 abonnés, dont le nombre ne cesse de croître.

Intrigué par ce concept novateur, Thibault Sorret a voulu en apprendre davantage.

« Avant une journée portes ouvertes aux Fermes Lufa en 2016, je me suis préparé comme c’est pas possible. Je pense que j’ai tout lu sur l’entreprise. C’est Lauren qui faisait visiter les installations, et je l’ai bombardée de questions très, très précises. »

« Comme elle n’avait pas beaucoup de temps, je lui ai proposé de lui faire part de mes idées par courriel. J’ai ensuite demandé à deux ou trois employés qui vendaient des abonnements de me parler des problèmes auxquels ils se heurtaient. J’ai fini par envoyer à Lauren un document de trois pages expliquant comment les processus de vente pourraient être améliorés. J’ai proposé de les aider bénévolement, mais on m’a appelé pour une entrevue d’embauche, ce qui est encore mieux. »

Stage d’été

Cet été-là, toujours en deuxième année à McGill, Thibault a fait un stage aux Fermes Lufa.

« L’entreprise ne vendait pas beaucoup à l’époque, et vendait surtout lors de journées portes ouvertes et de petits événements – du bouche à l’oreille », se souvient-il. Ils m’ont demandé si je connaissais les publicités Facebook. Non. “OK, cherche sur Google.” Ils m’ont donné les codes d’accès Web et une semaine plus tard, j’avais dépassé mes objectifs de vente. Mais j’ai aussi remarqué que le processus d’inscription était beaucoup trop compliqué ; il fallait être tenace, et vraiment vouloir s’inscrire en dépit de tous les obstacles. Est-ce qu’on pouvait revoir le système? J’ai fait part de mes idées à l’équipe de développement du logiciel, et nous avons réorganisé tout le processus. Lufa l’a mis en place, et le taux de conversion (d’une visite sur le site Web à une inscription) a triplé. »

Pendant un séjour en France le même été, Thibault reçoit un appel de Lauren Rathmell. Il serait dorénavant responsable de toutes les ventes. « À ce moment-là, je travaillais à temps plein et j’étudiais à temps plein… J’adore cette audace de Lufa. Ils ont fait confiance à ce gamin de 19 ans qui n’avait aucune expérience, qui était en deuxième année d’études à McGill. »

Trois ans plus tard, il est chef du personnel, responsable du marketing, et le nombre d’employés des Fermes Lufa est passé d’une centaine à environ 250.

L’engouement pour les aliments frais, cultivés localement et récoltés d’une façon durable prend de l’ampleur et se fait ressentir dans toute la chaîne alimentaire. La tendance bouleverse des pratiques établies depuis toujours, que ce soit en agriculture, ou encore dans les restaurants et dans notre assiette.

Le concept proposé par Les Fermes Lufa s’inscrit dans cette tendance.

Thibault explique que dans les trois immenses serres exploitées par Les Fermes Lufa, on recycle l’eau utilisée pour l’irrigation, on consomme deux fois moins d’énergie que dans les serres traditionnelles et on remplace les pesticides par des insectes utiles qui se nourrissent de pucerons ravageurs.

Cours précieux

Thibault remercie ses enseignants de Desautels de lui avoir appris « à aborder les problèmes de façon structurée ». Il mentionne tout particulièrement les cours de Jay Hewlin (sur les négociations), d’Anita Nowak (sur l’entrepreneuriat social) et de Dror Etzion (sur la gestion axée sur la durabilité) qui lui ont permis de tirer des leçons précieuses.

Débordant d’énergie comme d’habitude, et bien qu’encore à McGill, Thibault s’est rendu en Argentine pour un semestre d’échange – tout en s’occupant de la gestion des ventes pour Les Fermes Lufa.

« Ils m’ont permis de gérer les ventes à distance, mais à l’époque, je n’avais qu’une personne dans mon équipe, Lena, une étudiante de McGill. Elle gérait les événements et moi, la publicité sur Facebook. Chaque semaine, j’envoyais à Lauren un énorme rapport expliquant tout ce qui se passait du côté des ventes, puis nous avions une conversation téléphonique d’une heure. C’est tout. »

Et pourquoi l’Argentine? « C’était un nouveau continent à explorer, et je voulais apprendre l’espagnol… et échapper à l’hiver. »

Ce n’était que le dernier rebondissement sur le chemin qui l’a mené à son poste actuel.

Thibault Sorret a grandi en banlieue de Paris jusqu’à l’âge de 8 ans, puis son père, cadre dans le domaine de l’habillage intérieur de voitures, a accepté une affectation à Shanghai qui devait durer trois ans. En fin de compte, elle aura duré 13 ans. Mais Thibault est parti en 2014, au bout de 10 ans, et s’est retrouvé à l’Université McGill.

À Shanghai, il a fréquenté une école internationale, où il a appris à parler anglais sans accent français. « Je me suis inscrit à McGill parce que je recherchais un milieu similaire dans un contexte universitaire; je voulais continuer d’étudier dans un établissement anglophone. Mais c’était chouette de pouvoir faire ça tout en vivant aussi en français. Je renouais avec mes racines. »

Thibault a jeté un coup d’œil du côté des universités en Grande-Bretagne et aux États-Unis avant de choisir McGill. Cinq ans plus tard, il affirme que sa décision de venir à Montréal et à McGill était vraiment la bonne.

« Les gens font un travail extraordinaire, mais ils sont aussi de bons vivants. L’art de vivre français, la langue française… on a tout ça ici. On retrouve aussi cette ambiance universitaire à laquelle on rêve à l’école secondaire : équipes de sports, première année en résidence, les cours magistraux, mais aussi beaucoup de classes plus petites. Tous ces éléments sont réunis dans un contexte presque européen. »

« Et c’était un nouveau continent qui s’ouvrait à moi. »