Le journal intime du célèbre danseur Vaslav Nijinski offre un rare aperçu de la psychose
Plus d’un siècle après que le légendaire danseur de ballet Vaslav Nijinski a rédigé son journal intime sous l’effet d’une psychose, une équipe de recherche de l’Université McGill s’est penchée sur ses écrits pour mieux comprendre les effets possibles de la maladie mentale sur le langage.
Considéré à l’époque comme l’un des plus grands danseurs au monde, Nijinski a dû mettre brusquement fin à sa carrière en 1918, après l’apparition d’une psychose. Son épouse a conservé le journal dans lequel il avait consigné des réflexions profondément personnelles et qui a d’abord été publié dans une version remaniée. Ce n’est que récemment qu’une version beaucoup plus fidèle à l’original est devenue accessible.
Pour Alban Voppel, professeur adjoint en intelligence artificielle et en psychiatrie à l’Université McGill, ce journal constitue une source d’information exceptionnelle.
« Le langage nous ouvre une fenêtre sur l’esprit d’une personne, explique le professeur Voppel, auteur en chef de l’étude et chercheur au Centre de recherche Douglas. Les textes de la longueur d’un livre entier rédigés pendant un épisode psychotique actif sont très rares. Nous avons donc une occasion unique d’étudier le langage pendant l’évolution de la maladie. »
Principaux constats
Les chercheurs ont utilisé des outils d’analyse computationnelle du langage pour étudier les tendances qui se dégagent de l’emploi des mots et de la structure du texte. Ils ont ensuite soumis à la même analyse un texte rédigé par l’épouse de Vaslav Nijinski, ce qui leur a fourni un point de comparaison issu du même contexte historique et social.
Les résultats, publiés dans Medical Humanities, remettent en question une idée répandue au sujet de la psychose.
« On pourrait s’attendre à ce que les écrits d’une personne présentant une psychose ou un trouble de la pensée soient simplement “chaotiques”, mais ce n’est pas le cas de ceux de Vaslav Nijinski », explique le professeur Voppel.
Au contraire, le texte témoignait plutôt d’une forme de pensée répétitive qui semblait cohérente à première vue, mais reposait sur un vocabulaire inhabituellement restreint et répétitif.
« Le texte présentait plutôt une forme de fausse cohérence, presque mécanique, indique le professeur. Il revenait sans cesse sur les mêmes sujets et employait souvent les mêmes mots, en particulier “je”, “Dieu” et “amour”. »
Les résultats laissent entendre que la psychose peut avoir des effets sur différents aspects du langage. Une personne peut conserver une structure narrative générale tout en utilisant un éventail de plus en plus restreint de mots et d’idées.
Les scientifiques comptent maintenant comparer leurs résultats à ceux d’échantillons de textes contemporains afin de déterminer s’ils correspondent à une signature linguistique plus générale de la psychose. À terme, ces travaux pourraient contribuer à la mise au point d’outils alimentés par l’IA qui permettraient aux psychiatres de déceler dans le langage des indices subtils de maladie mentale et de suivre l’évolution des symptômes au fil du temps.
L’étude
L’article « Writing when writhing with psychosis: a computational linguistic autopsy of Vaslav Nijinsky's diary », par Lena Palaniyappan, Alban Voppel et coll., a été publié dans Medical Humanities. Cette étude a été financée par la Chaire Monique-H.-Bourgeois sur les troubles envahissants du développement, la Fondation Graham-Boeckh, le Fonds de recherche du Québec – Santé et la Fondation Wellcome Trust.
